Nouvelle mode ou nouveau monde ?

par Yan de Kerorguen

vendredi 23 février 2007

Nouvelle mode ou nouveau monde ?


Une étude à paraître fait le point sur le phénomène des « créatifs culturel »Culture bio, engagement solidaire, féminité, introspection, écologie santé, quête spirituelle : telles sont les valeurs défendus par ce nouveau courant sociologique

D’après un sociologue et un psychologue américains, Paul Ray et Sherry R. Anderson, nous serions actuellement en train de vivre un profond bouleversement de société. Au terme d’une vaste enquête menée auprès de 100 000 personnes aux Etats-Unis, Ray et Anderson ont conclu que des millions de personnes seraient, selon eux, en train de prendre leurs distances, dans leur vie personnelle et sociale, avec la société de consommation.
Ces millions de personnes, ils les appellent les « Créatifs culturels ». Peut-être-vous ou vos proches ?.Qui sont-ils ? Combien sont-ils ? Incarnent-ils l’émergence d’une nouvelle conscience mondiale ?

Une étude, menée par l’Association pour la Biodiversité Culturelle, vient pour la première fois mesurer la réalité de ce phénomène en France. Pour Jean-Pierre Worms, sociologue au CNRS, qui a travaillé sur cette étude, « c’est bien l’émergence d’une vague de fond qui est à l’oeuvre.

Les Créatifs Culturels sont à la pointe du changement sociétal ». Leurs caractéristiques ? Ni modernistes, ni traditionnalistes, « ils sont ouverts à des modes de vie différents des leurs, possèdent un sens fort de la solidarité, se préoccupent de mettre en œuvre des valeurs dites « féminines ». « Ils préfèrent la coopération à la confrontation et sont férus de travail en réseaux » souligne Anne Drevon, spécialiste du changement. Pour elle, les Créatifs culturels ne sont ni des déclinologues ni des protestataires. Ils sont « positifs » et veulent changer le monde. Ils prônent une consommation responsable et sont préoccupés plus que d’autres par la protection de la nature et l’avenir de la planète. Ils témoignent enfin d’un intérêt particulier pour le développement personnel et la spiritualité au sens large, considérant que charité bien ordonnée commence par soi-même. « Leur trait commun ? Ils ne supportent plus d’être divisés, en contradiction avec eux-mêmes, ajoute Anne Drevon. Ni militants, ni bons samaritains, les créatifs culturels sont invisibles car ils ne se reconnaissent dans aucune structure politique ou économique particulière, ni dans une organisation constituée. Ils ne se définissent pas par un discours mais par un comportement Ce sont des activistes qui ont leur franc parler et veulent servir le bien public »

Ainsi, lorsque 72% des Français se disent préoccupés par les problème écologiques, les CC sont 94%. Quand 67% des Français pensent que notre société a besoin d’une place importante aux valeurs féminines, à la sensibilité, les CC sont 89%. Ils sont également 92% à penser qu’il vaut mieux vivre une vie plus simple, moins axée sur la consommation et la richesse contre 79% de Français. 79% d’entre eux estiment important de disposer de plus de temps pour son développement personnel. Les Français ne sont que 48%. Les CC sont aussi plus amateurs de thérapies nouvelles et médecines alternatives (85%) que la moyenne des Français (65%). Enfin, les CC sont plus enclins à acheter des produits bio. Sur l’enjeu sociétal, 72% de Français déclarent aimer vraiment aider les autres (87% des CC) et 75% aimeraient contribuer à façonner une société meilleure (95% des CC). En ce qui concerne l’ouverture culturelle, 68% des Français estiment que leurs enfants devraient apprendre à accueillir les gens des autres pays et à s’y faire des amis. Les CC sont 92%. En politique, 42% des CC sont déçus par les partis et espèrent voir venir des nouvelles forces politiques contre 26% de Français ; Et lorsqu’on les interroge sur les menaces qui guettent l’humanité, sur une liste de 23 possibilités, c’est la faim dans le monde qui recueille le plus de suffrages (31% pour les CC et 24% pour les Français), très loin devant les guerres, le terrorisme, le chômage et le coût élevé de la vie. Outre leur attachement au développement personnel, il existe au sein de ce courant sociologique un fort attachement à une éthique personnelle liée à l’engagement et au désir de modifier le monde.

Les sceptiques diront que les créatifs culturels ne sont qu’un avatar marketing de plus dans la longue lignée des sociotypes et autres sociostyles, à cheval entre le new age et le « boboisme », un nouveau gadget, un marché juteux pour faire phosphorer les publicitaires. Certains les comparent au mouvement « new age » revu et corrigé. Pas du tout, rétorque Anne Drevon, « les Créatifs culturels ont le sens de l’initiative et du projet. Ils se distinguent par leur activisme social ». Pour Ray et Anderson, si cette tendance ne prend pas conscience qu’elle représente une force et qu’elle n’exerce pas son influence comme tout autre courant d’idées, alors, le scénario le plus pessimiste est à craindre. Anne Drevon est nettement plus confiante. Elle vient d’ailleurs vient de cofonder avec d’autres une association au service des Créatifs culturels « Demain maintenant » dans le but d’ouvrir de nouveaux horizons.

Pour info :
Les Créatifs culturels représenteraient aujourd’hui 17% de la population française aux côtés de 4 autres courants :les Individualistes cultivés mais peu engagés (21%), les Inquiets xénophobes (23%), les Nouveaux conservateurs ( 20%) et les « En retrait » (18%). On trouve parmi eux surtout des femmes, des gens qui ont plus d’enfants que la moyenne, qui ont plus que la moyenne fait des études supérieures. Ils sont sur-représentés dans l’ouest de l’hexagone et sous-représentés dans le sud
* « L’émergence des créatifs culturels. Paul Ray et Sherry Ruth Anderson. Editions Yves Michel 2001
* Association pour la biodiversité culturelle (ABC) Echantillon : 1115 personnes interrogées