L’eau

Comment chacun d’entre nous peut-il avoir une eau suffisamment propre sans conflit ?

jeudi 30 décembre 2010

Certes, depuis 1990, 1,3 milliard de personnes supplémentaires ont pu accéder à une eau potable de meilleure qualité et 500 millions ont bénéficié d’un assainissement amélioré, mais 900 millions ne disposent toujours pas d’eau propre et l’assainissement reste insuffisant pour 2,6 milliards d’êtres humains. D’ici 2025, près de 3 milliards de personnes pourraient faire face à une pénurie d’eau (moins de 1 000 m3 par personne et par an) du fait du changement climatique, de l’accroissement de la population et de l’augmentation de la demande en eau par individu.

La consommation d’eau souillée, l’assainissement insuffisant et le manque d’hygiène coûtent chaque année la vie à 2,2 millions d’enfants de moins de 5 ans. Chez les enfants de moins de 15 ans, la dysenterie est plus meurtrière que le VIH, le paludisme et la tuberculose réunis. On estime que 90 % des eaux usées des pays en développement sont rejetées directement dans les fleuves, lacs ou océans, ce qui favorise l’expansion de zones mortes dépourvues d’oxygène. Environ 2 millions de tonnes d’eaux usées et de déchets industriels sont rejetées chaque année dans les cours d’eau.

A moins d’une véritable révolution politique et technologique, la demande mondiale en eau pourrait être 40 % supérieure au stock disponible d’ici 2030. Cela induirait naturellement des conflits quant à l’arbitrage entre les utilisations agricoles, urbaines et écologiques de l’eau, sans parler des migrations massives et des guerres. Cependant, des accords de partage de l’eau ont déjà été signés, et ce même entre des populations en conflit, et ont donné lieu à une coopération dans d’autres domaines.
Les Nations Unies estiment qu’il faudrait dès à présent consacrer entre 50 et 60 milliards de dollars chaque année pour éviter les pénuries d’eau qui nous menacent. L’OMS considère quant à elle que chaque dollar investi pour améliorer l’assainissement et l’eau a des retombées économiques positives comprises entre 3 et 34 dollars, selon la région et la technologie employée.
L’agriculture représente d’ores et déjà 70 % de notre consommation d’eau douce, mais il nous en faudrait toujours plus pour nourrir des populations en pleine expansion et de plus en plus riches. 30 % de la production mondiale de céréales pourrait être perdue dans les régions céréalières actuelles à cause du manque d’eau, cependant que de nouvelles zones agricoles pourraient émerger en Russie et au Canada du fait du changement climatique. Les systèmes de refroidissement des centrales sont, eux aussi, particulièrement gourmands en eau.
La demande énergétique pourrait augmenter de 40 % en 20 ans, si l’on ajoute à cela l’explosion de la demande alimentaire, il est évident que nous devrons totalement repenser notre gestion de l’eau. La demande mondiale en viande pourrait croître de 50 % d’ici 2025, et doubler d’ici 2050, ce qui ajoutera encore à la demande en eau par individu. La nature a, elle aussi, besoin d’eau en quantité suffisante pour assurer l’avenir de la vie sous toutes ses formes. Nous devrons réaliser de grands progrès en matière de désalinisation, notamment avec des techniques telles que la pressurisation de l’eau de mer pour produire des jets de vapeur, la filtration via des nanotubes de carbone et l’osmose inverse, et nous devrons également mettre au point des traitements anti-pollution plus économiques et des captations d’eau plus efficaces. La demande future en eau douce pourrait être réduite par le passage à une agriculture utilisant l’eau salée sur les côtes, par la production de viande sans passer par l’élevage, par la promotion du végétarisme et la réutilisation des eaux traitées.

La planification du développement devrait s’inspirer des cas observés à travers le monde où l’on est parvenu à produire davantage de nourriture avec moins d’eau grâce à l’irrigation goutte à goutte, à l’agriculture de précision, à la collecte des eaux pluviales et à l’irrigation, à la gestion des lignes de partage des eaux, à l’introduction sélective d’une tarification de l’eau, ainsi que des réussites de certaines communautés en la matière. La planification devrait également contribuer à convertir les terres agricoles dégradées ou désertées en forêts ou prairies, investir dans des systèmes d’assainissement des habitations, le reboisement, le stockage de l’eau et le traitement des effluents industriels dans le cadre de programmes multifonction. L’investissement devrait aussi concerner la construction de barrages, pipelines et aqueducs plus écologiques pour transférer l’eau des zones où elle abonde à celles qui en manquent. Dans les villages des pays en développement, le fait de doter les écoles de systèmes d’assainissement pourrait permettre le retour des filles. De la même façon qu’on calcule l’empreinte carbone de tout un chacun, on pourrait calculer son « empreinte sur l’eau ».

L’accès à l’eau potable et à un système d’assainissement minimal devrait faire partie des droits de l’homme. Dans le monde en développement, près de 80 % des maladies sont liées à l’eau, tout particulièrement à une mauvaise gestion des matières fécales. Le monde est en voie d’atteindre les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) concernant l’eau potable, mais pas ceux qui touchent à l’assainissement.
On pourra considérer ce deuxième enjeu comme traité de façon satisfaisante lorsque le nombre de personnes n’ayant pas accès à l’eau potable ou souffrant de maladies liées à l’eau aura diminué de moitié par rapport à son niveau le plus haut et lorsque le pourcentage d’eau absorbée par l’agriculture aura connu cinq années consécutives à la baisse.

CONSIDERATIONS REGIONALES

AFRIQUE  : Dans certains pays d’Afrique sub-saharienne, l’aide internationale couvre près de 90 % des dépenses en eau et en assainissement, bien que ces sommes ne représentent qu’1,5 % du total des aides. Si les politiques n’évoluent pas, cette région ne pourra pas atteindre les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) avant 2040 pour l’eau et 2076 pour l’assainissement. La mise en place d’un service d’assainissement de base gratuit pour tous les foyers en Afrique du Sud n’est pas viable économiquement pour tous les types de municipalités. L’accroissement de la population et le changement climatique pourraient réduire de moitié la quantité d’eau par personne d’ici 2050 au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Le projet « Smart Water for Green Schools » (écoles vertes et eau propre) vise à construire des systèmes de récupération d’eau de pluie et des latrines écologiques dans les écoles et à sensibiliser la population aux questions d’hygiène et à l’assainissement au Ghana. Dans la mesure où l’Afrique dépend majoritairement d’une agriculture tributaire des pluies, l’optimisation des systèmes de récupération des eaux pluviales et l’amélioration de la productivité agricole auront des effets positifs immédiats pour des millions de personnes.

ASIE ET OCEANIE  : En Chine, la sécheresse qui frappe la région du Yunnan a provoqué une pénurie alimentaire pour 700 millions de personnes et des pertes économiques estimées à 10 milliards de yuans (1,5 milliard de dollars). Plus de 70 % des cours d’eau chinois et 90 % des eaux de surface sont contaminés ; 33 % des fleuves et lacs du pays sont impropres à toute utilisation industrielle ; le niveau des nappes phréatiques a baissé de près de 90 mètres dans le bassin du Hai. Même les scénarios les plus optimistes n’envisagent pas d’amélioration de la situation en Chine avant 7 à 10 ans.
Avec seulement 8 % des réserves mondiales en eau douce, la Chine doit répondre aux besoins de 22 % de la population planétaire. La Banque Asiatique de Développement a émis une nouvelle obligation pour financer les investissements dans le secteur de l’eau sur la période 2011-2020. De nombreux projets visant à transporter l’eau du sud vers le nord sont sur les rails. La Chine connaît déjà des migrations forcées dues à la pénurie d’eau, et l’Inde devrait bientôt se retrouver dans la même situation. La diminution du débit des fleuves alimentés par des glaciers en raison du changement climatique et les autres problématiques liées à l’eau pèsent lourdement sur les relations tripartites entre l’Inde, le Pakistan et la Chine. Le Pakistan demande un arbitrage neutre concernant le projet hydroélectrique sur la Kishanganga auquel travaille l’Inde. Le Yangtze, le Mékong, le Salouen, le Gange et l’Indus comptent parmi les 10 fleuves les plus pollués au monde. L’Inde doit nourrir 17 % de la population mondiale avec moins de 5 % du stock d’eau et 3 % des terres agricoles. Grâce aux latrines à double fosse, le pourcentage de la population ayant accès à des toilettes dans les zones rurales de l’Inde est passé de 27 % en 2005 à 59 % aujourd’hui. Cependant, 700 millions d’Indiens n’ont toujours pas de toilettes à l’intérieur.
D’ici 2025, la demande en eau des zones urbaines en Inde devrait doubler, et la demande industrielle tripler. Les remontées salines sur les fleuves côtiers du Bangladesh peuvent s’enfoncer de plus de 160 km dans les terres, un phénomène appelé à s’accentuer avec le réchauffement climatique. Israël consomme 80 % de l’aquifère, seule source d’eau potable sur la côte orientale de la Méditerranée. Le chapitre 10 des Accords de Genève pour la paix au Moyen-Orient apporte une réponse à la question de l’eau dans le conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens. Les réserves d’eau de la vallée du Jourdain pourraient s’assécher dès 2011. Une usine de désalinisation d’une valeur d’1,7 milliard de dollars a ouvert ses portes à Sydney, en Australie. Elle devrait pouvoir satisfaire jusqu’à 15 % des besoins en eau de la région.

EUROPE  : La directive-cadre sur l’eau de l’UE n’a pas encore eu les effets escomptés. Près de 15 % de la population de l’Union a souffert du manque d’eau et certains Etats membres déplorent déjà sa « raréfaction permanente sur l’ensemble du territoire ». Plus de 80 % des plaines d’inondation le long du Danube et de ses principaux affluents sont perdues à cause des barrages, de la pollution et du changement climatique. Le gouvernement belge reconnaît l’eau comme un droit de l’homme et axera son aide au développement sur la problématique de l’eau. En Allemagne, les compagnies de distribution d’eau subventionnent les paysans pour qu’ils passent à une agriculture biologique - processus moins coûteux que l’élimination de l’eau des produits chimiques issus de l’agriculture. L’Espagne est le premier pays à prendre en compte les analyses de l’eau pour élaborer ses politiques et elle a investi 900 millions de dollars dans 46 projets en Amérique latine en 2008-2009. La Russie dispose des plus grandes réserves d’eau douce du monde et pourrait donc exporter vers la Chine et l’Asie moyenne, mais 30 à 60 % de ses eaux de surface sont à présent polluées.

AMERIQUE LATINE  : La région dispose de 28 % à 31 % des réserves mondiales d’eau douce. Pourtant, sur 580 millions de personnes, 50 à 80 millions n’ont pas accès à l’eau potable, 125 millions ne bénéficient d’aucun service d’assainissement et 40 % vivent dans des zones qui ne concentrent que 10 % du stock d’eau de la région. Les glaciers fondent, ce qui compromet l’accès à l’eau, l’agriculture et la sécurité énergétique de la région. 60 % de l’électricité produite en Amérique latine provient de sources hydroélectriques et 60 % de la consommation d’eau est destinée à l’irrigation. Pour éviter que les mégapoles ne connaissent des crises de l’eau dès la prochaine génération, il faut impérativement générer de nouveaux stocks d’eau, tirer les enseignements des différentes approches, concluantes ou non, adoptées à l’égard de la privatisation et actualiser la législation pour promouvoir une gestion intégrée des ressources en eau plus fiable, plus transparente et plus cohérente. Les questions de l’eau et de l’assainissement coûtent à la région près de 29 milliards par an. Les aquifères transfrontaliers, en surface ou souterrains, devront être partagés. La région devrait renforcer ses investissements annuels en eau/assainissement de 52 % d’ici 2015.

AMERIQUE DU NORD  : Plus de 30 Etats sont en conflit avec leurs voisins pour des questions d’eau. Un tiers des terres continentales des Etats-Unis souffrent de conditions anormalement sèches. Chaque kilowattheure d’électricité produit aux Etats-Unis nécessite près de 100 litres d’eau pour le refroidissement, ce qui fait des centrales électriques le deuxième consommateur d’eau du pays (39 % de la consommation), derrière l’agriculture. Dans l’ouest du Canada, l’exploitation du sable asphaltique consomme entre 20 et 45 m3 d’eau par mégawattheure, soit 10 fois plus que l’extraction pétrolière traditionnelle. Le Canada cartographie ses réserves d’eau souterraines afin de concevoir des politiques qui permettront d’éviter les pénuries. Les subventions gouvernementales versées aux agriculteurs pour l’eau devraient évoluer pour encourager la conservation. S’il voit le jour, le projet de loi « Water for the World » (de l’eau pour le monde) du Congrès américain pourrait permettre à 100 millions de personnes d’accéder à l’eau potable et à des systèmes d’assainissement à l’horizon 2016.

Pour commander la version française du rapport annuel State of the Future 2010 , l’état du futur 2010 :http://www.lulu.com/browse/search.p...