Entretien avec Julien Kleszczowski sur "l’évaluation de l’utilité sociale, un enjeu de société"

jeudi 21 février 2013

Photo de Julien Kleszczowski


Marie-Aïda Mané (MAM) : Pouvez-vous nous dire qui vous êtes et ce que vous faites ?


Julien Kleszczowski (JK) : je suis doctorant en gestion au CRG Centre de recherche en gestion), laboratoire de l’école Polytechnique, et j’effectue ma thèse en contrat CIFRE à la fondation des Apprentis d’Auteuil sur la question de l’évaluation de l’impact social.

MAM : Qu’est ce que le contrat CIFRE ?

JK : La CIFRE, convention industrielle de formation par la recherche en entreprise, est un système qui permet à ce qu’un doctorant fasse sa recherche au sein d’une entreprise, en étant salarié dans cette entreprise. Cela lui permet d’avoir du temps libéré pour travailler sur sa thèse et en contrepartie, l’entreprise reçoit une subvention de l’Etat.

MAM : Pouvez-vous nous expliquer en 2 mots ce que l’on entend par « évaluation de l’impact social » ?

JK : L’évaluation de l’impact social désigne, pour une association ou une organisation à but non lucratif, la démarche qui consiste à essayer d’objectiver l’ensemble des effets qu’une action sociale produite sur la société. Pour Apprentis d’Auteuil, il s’agit notamment de mesurer grâce à des indicateurs, les résultats de ses actions en termes d’insertion sociale et professionnelle, de progrès scolaires et d’évolution au niveau de l’autonomie.
Ces exemples montrent tout ce qui fait la complexité de la démarche : l’enjeu est de tenter de donner des valeurs les plus objectives possibles à des effets par nature qualitatifs, car reposant sur de « l’humain ».

MAM : En quoi est-ce que l’évaluation de l’utilité sociale est un enjeu pour demain pour les associations et autres organisations non lucratives ?

JK : Aujourd’hui, les acteurs du tiers secteur sont confrontés à la demande croissante de la part de leurs financeurs (privés et publics) de démontrer la qualité de leurs actions et la plus-value qu’elles génèrent. Ils sont questionnés sur l’atteinte de leurs objectifs et de leur apport à la société, et doivent fournir des preuves tangibles de cet impact social. En interne, l’évaluation de l’impact social est perçu par les associations comme un outil de pilotage permettant d’améliorer leur action, mais aussi de redonner du sens à leurs salariés et bénévoles.
Question relativement récente pour le tiers secteur, ces enjeux croissants vont rendre l’évaluation de l’impact social de plus en plus incontournable.

MAM : Vous avez évoqué la demande de plus en plus grande des financeurs publics et privés, pouvez-vous nous en dire plus ?

JK : Les financeurs, qu’ils soient publics ou privés, cherchent à connaître le degré d’efficacité des actions qu’ils contribuent à financer, le « retour social sur investissement » en quelque sorte.
Pour les pouvoirs publics, premier financeur des associations, la question est cruciale, et le sera d’autant plus demain, dans le sens où la pression à la baisse sur les dépenses publiques s’accompagne d’une augmentation des besoins sociaux. Il s’agit de répondre à la question : « comment faire mieux avec moins ? ». L’évaluation de l’impact social des actions du tiers secteur peut contribuer à guider l’action publique dans ce sens. Cela peut en effet être un instrument précieux pour mieux rationaliser les fonds octroyés tout en les affectant vers les actions qui répondent le mieux aux objectifs sociaux tels que l’emploi, le logement, la santé, ou encore l’éducation.

En ce qui concerne les financements privés, c’est-à-dire ceux provenant de la générosité des particuliers et des entreprises, on assiste depuis une quinzaine d’années à une nouvelle conception de la philanthropie inspirée du secteur lucratif. La « venture philanthropy », mouvement provenant des Etats-Unis et qui émerge depuis peu de temps en France, cherche à optimiser l’allocation des fonds à disposition en « investissant » durant plusieurs années des sommes importantes dans des organisations rigoureusement sélectionnées et en leur apportant un accompagnement d’experts dans leur secteur d’activité. Même si toutes les fondations ne fonctionnent pas aujourd’hui de cette manière, le glissement dans les prochaines années d’une logique purement « sentimentale » vers une plus grande rationalisation du secteur de la philanthropie est prévisible, et l’évaluation de l’impact social est assez naturellement l’outil privilégié dans ce cadre.


MAM : Vous évoquez l’évaluation de l’impact social pour les associations, mais en quoi est-ce applicable aux grandes entreprises ?

JK : Les entreprises, dans le cadre de leur politique RSE (responsabilité sociale et environnementale des entreprises), mènent des actions et financent des projets sociaux pour lesquelles l’évaluation des effets est un sujet tout aussi important que pour les associations. Pour les entreprises, l’évaluation de l’impact social permet de valoriser la démarche et de démontrer qu’il ne s’agit pas d’un « gadget », contribuant ainsi à augmenter le bien-être de la société, même de manière restreinte.
Au-delà de la RSE, une démarche visant à évaluer l’impact social de l’ensemble de l’activité d’une entreprise est quelque chose de particulièrement intéressant, à l’image de ce qui existe sur le plan environnemental (élaboration d’un bilan carbone par exemple). Quels effets l’entreprise produit sur les conditions matérielles mais aussi le bien-être de ses salariés par exemple ? Les produits et services qu’elle fournit à ses clients permettent-ils de mieux vivre ? L’activité de l’entreprise a-t-elle généré des liens sociaux entre individus améliorant le cadre de vie ? Autant de questions aujourd’hui très peu abordées au sein des entreprises, ou alors seulement par les effets néfastes des entreprises (souffrance au travail, risque sanitaire de produits, etc.)

MAM : Plus globalement, ne pensez-vous pas qu’il s’agit d’une question plus transverse à l’ensemble de la société ?

JK : La mesure du « social » est en effet une question-clef pour l’ensemble des acteurs de la société. Il faut bien sûr veiller à ne tomber dans aucune des deux positions extrêmes : considérer que tout ce qui a trait à l’humain ne peut s’évaluer d’une part, et attribuer une valeur quantitative et fixe à chaque phénomène social d’autre part. La question de l’évaluation de l’impact social à l’échelle d’une organisation est assez proche de celle de la mesure de la « richesse » à l’échelle de la société. Les débats récurrents autour des limites du PIB et la nécessité de prendre en compte les activités humaines ne correspondant à aucune valeur monétaire mettent en lumière à la fois l’importance et la complexité de l’évaluation de la valeur sociale. Pour y parvenir, la solution réside dans la concertation entre l’ensemble des acteurs de la société qui définissent ce qui a de la valeur pour eux, étant donné l’impossibilité de déterminer une évaluation objective.

L’élaboration d’une évaluation de l’impact social répond à la même logique de construction d’un consensus entre parties prenantes (bénéficiaires, partenaires, salariés, bénévoles, financeurs, etc.) permettant de confronter la vision de chacun dans un cadre pluraliste.

MAM : Merci beaucoup pour cet entretien

Propos recueillis par Marie-Aïda Mané